[Focus] Les résidences-missions

Dans le cadre d’une résidence-mission proposée par la Maison de la Photographie Robert Doisneau, les photographes-intervenants Rafael Serrano et Gilberto Güiza-Rojas ont produit des images en lien avec la thématique annuelle de cette édition de Photographie à l’école

Découvrez leurs réflexions et des extraits de leurs productions photographiques ci-dessous, ainsi que dans le magazine du programme, disponible gratuitement à la Maison Doisneau à partir du 18 juin 2021.

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La commande, sacs de transport, travail en cours, 2021 
Gilberto Güiza-Rojas 

Depuis quelques années, les applications sur smartphone sont devenues indispensables dans notre vie quotidienne. Les récents événements tels que les confinements ont accéléré notre usage de ces formes de commerce très simples, instantanées et dans l’air du temps numérique. Ces plateformes bénéficient habituellement d’une image « propre » qui est celle des nouvelles start-ups. Or, dernièrement, cette image s’est dégradée à cause d’une mise en évidence de la précarisation des conditions de travail et des méthodes pour contourner les lois et les obligations patronales. 

Cette série en cours présente une typologie de sacs de transport de nourriture qui montre la manière dont les plateformes ont pensé et adapté leurs propres sacs. Dans certains cas, ces sacs sont payants et à la charge du travailleur, ce qui engendre un grand marché parallèle de vente de matériel de livraison.  

La précarité de ce travail est amplifiée par le fait qu’il est envisageable de sous-louer le compte et l’identité d’un livreur pour travailler. Lorsque le livreur procède ainsi il ne perçoit finalement qu’entre 40 à 50% du chiffre d’affaires de l’individu qui sous-loue son compte. 

Les images composant cette série présentent des sacs utilisés par des livreurs. Elles ont été réalisées avec un dispositif en studio afin d’imiter l’image publicitaire. L’ensemble des photographies compose comme une vitrine d’objets nous renvoyant au marché virtuel du travail ; ce faux catalogue de sacs de transport évoque la complexité de cet univers. 

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Packshot pour bodegón, Photographie numérique, 2021 
Rafael Serrano 

« La crise vénézuélienne ne peut pas être attribuée à la chute des prix des hydrocarbures, contrairement à ce que qu’on lit souvent dans les analyses rapides des médias mainstream. Cette description montre que ce pays ne va pas améliorer sa situation de manière miraculeuse si le cours du pétrole remonte. La crise s’est amorcée en 2014, lorsque le prix du baril était encore assez élevé. La politique d’expropriation, la régularisation des prix, la mise en place d’un contrôle des changes, ont transformé l’État vénézuélien en une sorte de grande entreprise importatrice développant des mécanismes de corruption très sophistiqués qui annihilent la production nationale ». 
—VASQUEZ LEZAMA, Paula. Pays Hors Service. Venezuela de l’utopie au chaos, p. 198. Buchet-Castel. Paris, 2019.

En utilisant les codes de la photographie packshot* de manière détournée, les images de la série Packshot pour bodegón présentent sur fond gris une collection de produits ultra-transformés connus dans le monde entier et qui sont extrêmement onéreux pour les salaires actuels des vénézuéliens. Cette série aborde la question de l’importation de ces produits depuis les États-Unis, en les présentant sans aucune netteté, faisant ainsi allusion aux mécanismes opaques qui permettent leur importation. 

Suite aux pénuries alimentaires que subit le Venezuela depuis l’année 2014, le gouvernement a rendu flexibles en 2018 les stricts contrôles économiques qui interdisaient la libre circulation de monnaies étrangères, en même temps qu’il a supprimé les taxes aux importations de nourriture. 

Ces mesures ont contribué à partir de 2019 à l’effondrement de l’industrie agroalimentaire nationale, qui était déjà bien avancée, et à l’essor des magasins spécialisés, connus localement sous le nom de « Bodegones »**, où l’on trouvera des produits de très faible qualité alimentaire, mais très populaires partout dans le monde. Leur présence sur les étagères de ces magasins crée le faux sentiment d’une normalisation de l’économie et de la fin des pénuries alimentaires. L’apparence reste toutefois trompeuse : le prix de ces produits est quasiment rédhibitoire au Venezuela, pays où la plupart des habitants gagne seulement 3 dollars par mois. 

* Le mot packshot fait référence à une photographie servant à présenter un produit dans un catalogue ou sur un site web. Il s’agit de photographies de très haute qualité où le produit est souvent présenté sur un fond neutre et très précisément éclairé. 

** Le même mot utilisé en espagnol pour faire référence au genre de la nature morte.