La pédagogie

Mathieu Grandjean, enseignant-chercheur, a observé les interventions de Rafael Serrano et Gilberto Güiza Rojas à plusieurs reprises au cours de l’édition 2018-2019. Voici son témoignage :

J’ai eu l’opportunité de suivre pendant plusieurs séances les photographes intervenants Rafael et Gilberto lors de ma phase exploratoire de recherche-action (mémoire pour la formation Manager d’organismes à vocation social et culturelle en Économie Social et Solidaire au CNAM à Lille 2018-2020). La problématique, dont la finalisation est en cours, est sur la place que laissent les programmes d’éducation à l’image photographique aux pratiques photographiques réelles des jeunes via leur smartphone.

Le programme Photographie à l’école est intégré au cursus scolaire pour les élèves de CM1 et CM2 et depuis 2017 de 6ème. Il a d’abord débuté dans les écoles primaires de Gentilly (Val-de-Marne) et s’est étendu en 2008 à l’ensemble des sept villes de l’ancienne communauté d’agglomération du Val-de-Bièvre : Gentilly, Arcueil, Cachan, L’Haÿ-les-Roses, Fresnes, Villejuif, Kremlin-Bicêtre. Suivant les années, certaines des écoles qui postulent afin d’intégrer ce programme se situent en Réseaux d’éducation prioritaire (REP) ou en Réseaux d’éducation prioritaire renforcé (REP plus). Selon les dernières statistiques de l’Insee, ces villes ont un taux de chômage entre 9,7% et 16%, supérieur à la moyenne du département de Val de Marne (8,5%)[1]. Le taux de pauvreté (entre 12,5% et 20,8%) est supérieur à la moyenne nationale (en 2016 selon l’Insee 14,0 % de la population a un niveau de vie au-dessous du seuil de pauvreté[2]).

Le thème « Interpréter Doisneau » pour cette année scolaire a été choisi sur le postulat que les photographes pouvaient travailler avec les enfants sur l’idée d’être auteur photographe et développer la notion d’œuvre en photographie. Leurs approches consistent à laisser les enfants réinterpréter et réactualiser l’œuvre de Robert Doisneau afin d’examiner comment ils les perçoivent avec des questions telles que : « Est-ce que ces images sont bienveillantes ? » ou « Sont-elles actuelles ? »

 

Page édito

 

 

 

 

 

 

 

Ecole Charles-Péguy, Kremlin-Bicêtre
Un élève tenant une reproduction de  » La famille du blanchisseur « , rue des Canettes, 14 juillet 1949, Robert Doisneau (© Atelier Robert Doisneau) © EPT Grand-Orly Seine Bièvre

 

Je remarque que l’ambiance des séances dépend en grande partie de la personnalité de Rafael et Gilberto. Ils sont très calmes et mettent en confiance les enfants et ont une réelle aisance à parler de choses compliquées d’une façon simple. Les enfants semblent conscients de leur représentation et pour certains n’ont pas peur d’être pris en photo. Certains sont très motivés à manipuler l’appareil, à connaître les boutons et à l’utiliser et d’autres veulent uniquement apparaître dans la photo. L’équilibre était plutôt respecté dans chaque groupe.

Rafael et Gilberto imposent un rythme soutenu aux séances tout en étant à l’écoute des remarques des enfants sur leurs observations et leurs participations. Ils les dirigent assez ouvertement au début et ensuite les laissent faire la prise de vue tout en les guidant pour qu’ils aient le sentiment que les décisions viennent d’eux-mêmes. Même si certains enfants qui ne sont pas directement impliqués dans la mise en scène se laissent distraire assez facilement et jouent entre eux, ils ont la capacité de se concentrer à nouveau très rapidement à partir du moment où les photographes leur font une remarque. Certains s’employaient à être de vrais metteurs en scène. Même si cela a un coté pratique et ludique, des compétences sociales entre les enfants sont activées afin de se mettre d’accord, négocier parfois et c’est là où les photographes se mettent en retrait pour laisser faire et voir comment cela va se passer, qui va prendre l’action, comment ils vont s’organiser entre eux !

Lors de mes entretiens avec les élèves, j’ai ressenti un véritable enthousiasme pour ce programme et pour la possibilité de réaliser des photographies avec un appareil reflex qu’ils considèrent comme professionnel. Certains n’avaient jamais touché ce genre d’appareil photo avant et ils sont fascinés par tous ces boutons. La mise en scène représente aussi un aspect du programme qui leur plaît beaucoup : faire semblant comme si c’était réel. Ils ont l’impression de réaliser de « vraies » photographies d’une grande qualité nécessitant une préparation et plusieurs personnes. Ils se rendent compte qu’une image photographique peut nécessiter toute une mise en place et véhicule un message. Du coup, ils considèrent les photographies qu’ils peuvent prendre avec les smartphones comme trop faciles à réaliser. Pour eux, le smartphone est pour tout faire.

Pour les enseignants, ce projet est censé avoir un impact sur l’ensemble de leur enseignement, à la fois sur l’ambiance de la classe, sur le travail, la motivation et les relations des élèves. Même si la préparation des ateliers prend du temps dans un programme scolaire déjà très chargé,  la lecture d’image est une compétence qui nécessite d’être travaillée. Elle est essentielle pour éduquer l’élève.

     L’éducation à l’image fait partie du programme d’arts plastiques de l’Éducation nationale et s’inscrit dans le cadre pédagogique du cinquième domaine de formation du socle commun de connaissances, de compétences et de culture[3] : « les représentations du monde et l’activité humaine ». Le programme Photographie à l’école ouvre néanmoins des perspectives sur la nécessité d’inclure davantage l’éducation à l’image photographique dans le cursus scolaire.

Les élèves ont toujours connu les smartphones et cela fait partie d’un mode de vie où tout est instantané, même le simple fait de prendre une photo est extrêmement facile pour eux, voire évident. Ils sont nés avec les réseaux sociaux et les smartphones. Ils semblent effectivement utiliser le smartphone de leurs parents assez régulièrement pour réaliser des images de leur quotidien mais n’ont pas conscience de produire une photographie. Par contre, j’ai pu observer leur véritable engouement pour l’acte photographique lors du programme Photographie à l’école. Tout le processus d’élaboration d’une image semble être un véritable jeu pour eux, la mise en scène, le matériel technique leur évoquent surtout le cinéma qu’ils apprécient particulièrement. Ce programme permet à de jeunes élèves de se familiariser avec la technique photographique et d’être à même de se forger une opinion sur les photographies proposées dans un monde où l’image photographique est un élément essentiel de la communication et des représentations.

 

Actualisation fille profil

 

Il me semble primordial que les élèves puissent bénéficier tout au long de leur scolarité d’un programme d’éducation à l’image photographique cohérent et constructif adapté en fonction de leur âge et des avancées technologiques. Mais cette hypothèse ne peut fonctionner que si l’éducation à l’image photographique est considérée comme un des fondamentaux d’apprentissage (lire, écrire, compter). Les producteurs de smartphones mettent désormais en avant, et souvent en premier lieu, la qualité de leur photographie comme l’argument principal de vente.

Au rythme des évolutions techniques, de nouvelles perspectives photographiques vont se profiler aussi bien dans le domaine de la production, de la transmission et du partage. C’est pourquoi, un savoir de l’image photographique en milieu scolaire est un élément déterminant afin de sensibiliser les élèves aux performances actuelles et futurs des smartphones et de « développer un certain nombre d’habiletés et de connaissances qui permettent de lire l’image et de comprendre ses enjeux »[4].

Ainsi, pour confirmer ce que disait Moholy-Nagy[5] dans les années 1920, nous sommes entrés dans l’aire où l’analphabète est dorénavant celui qui ignore comment lire, comprendre et analyser une image.

Mathieu Grandjean, Photographe, Enseignant en photographie (Lycée Jean Rostand à Roubaix, classe de seconde), Administrateur et Producteur des soirées Open Show (openshow.org), Guide d’exposition et en ce moment Auditeur au CNAM Lille pour la formation Manager d’Organisme Sociaux et Culturels en Economie social et solidaire.
Site internet : mathieugrandjean.com

 

Notes de bas de pages :

[1] moyenne nationale 9,1% en novembre 2018 Source INSEE

[2] Selon le seuil de pauvreté à 60 % du niveau de vie médian c’est à dire 1 026 euros par mois pour une personne seul et selon la 1ère édition du rapport sur la pauvreté d’octobre 2018 (https://www.inegalites.fr/IMG/pdf/web_rapport_sur_la_pauvrete_en_france_2018_observatoire_des_inegalites_et_compas.pdf) consulté le 2 décembre 2018

[3] (http://www.education.gouv.fr/pid25535/bulletin_officiel.html?cid_bo=87834) consulté le 17 décembre 2018

[4] Ben Fadhel Slah Edine, « L’enfant et l’image : socialisation et développement cognitif », Enfances & Psy, 2007/4 (n° 37), p. 133-138. DOI : 10.3917/ep.037.0133. (https://www.cairn.info/revue-enfances-et-psy-2007-4-page-133.htm) consulté le 15 janvier 2019

[5] László Moholy-Nagy, peintre, photographe, designer et professeur au Bauhaus (littéralement : « maison du bâtiment ») dans les années 1920, (https://www.universalis.fr/encyclopedie/bauhaus/) consulté le 17 décembre 2018

Crédit photographie de couverture : © Mathieu Grandjean